La tendresse qui survit à c’passé simple et composé

Petit Pays
par Gaël Faye

Je connaissais surtout Gaël Faye en tant que chanteur / rappeur, d’abord au sein de Milk, Coffee and Sugar, puis en solo avec notamment son excellent deuxième album, sorti fin 2020. Je l’ai retrouvé conteur incisif et poétique dans « Petit pays », son premier roman, publié en 2016. L’histoire qu’il y narre n’est ni complètement la sienne, ni celle d’un autre. C’est surtout l’Histoire d’un pays : le Burundi.

Couverture de Petit Pays - Gaël Faye

Début des années 90, Gabriel grandit dans les rues de Bujurumba. Pas le temps de s’ennuyer pour un gamin de 10 ans, entre l’école, les copains du quartier, la famille, et les mangues à cueillir dans les jardins des voisins ! Faye peint un monde chatoyant et ô combien réaliste, se servant de ses propres souvenirs d’enfance au passage. Et le charme opère : en à peine quelques pages, on se prend à cavaler avec Gabriel, faire les 400 coups avec lui, l’accompagner alors qu’il découvre le monde.

Et même si les adultes parlent de choses qu’il ne comprend pas toujours, Gabriel vit paisiblement dans une sorte de rêve. Sans doute celui de l’innocence d’un gamin qui n’a pas encore été infecté par les concepts des grands : les rivalités, la haine, et la violence.

Coming of age en mode hardcore

Bien sûr, le paradis ne peut pas durer toujours. Et de lourds nuages noirs assombrissent rapidement le ciel idyllique au-dessus de Gabriel. Hutus et Tutsis se regardent de plus en plus méchamment au Rwanda et au Burundi, les tensions ethniques s’enveniment, et les jeunes du quartier sont de plus en plus agités. Etre sur le point d’entrer dans l’adolescence à ce moment précis de la vie de la région, c’est nécessairement être immergé d’un coup dans le grand bain de la vie d’adulte. Malheureusement, c’est bien avant d’être armé pour gérer toutes ces nouvelles émotions. Mais la machine est lancée : Gabriel observe, et de plus en plus participe, à l’escalade inévitable. Le rythme du roman s’accélère, les dés sont jetés, et on observe impuissant les événements suivre leur cour, à bout de souffle.

Faye retranscrit tendrement les états d’âme et les doutes d’un gosse un peu perdu. On se trouve incroyablement proche de ce gamin, par qui on découvre une bien horrible réalité. Le protagoniste parle parfois comme un enfant, mais souvent comme un adulte, entretenant ainsi un certain flou autour de la voix qui s’exprime. Où s’arrête Gaël, et ou commence Gabriel ? Le récit n’est pas autobiographique, même si l’expérience de l’auteur a indéniablement joué dans l’écriture.

Une Afrique vivante mais meurtrie

Le style de Gaël Faye est hyper efficace (pas une page de trop), mais avec tout de même suffisamment de couleurs pour faire ressortir ce Burundi qu’il décrit amoureusement. L’ocre de la terre battue, le vert des eaux du Lac Tanganyika, le bleu-lavande des jacarandas en fleur, l’orange de la chair filandreuse des mangues… On s’y croirait !

D’autres couleurs se mêlent malheureusement à cette palette : le rouge sang dans les veines des yeux écarquillés, le noir des crosses de fusils mitrailleurs, le kaki des uniformes militaires… Le côté sombre d’une Afrique décrite sans ambages par Faye. L’auteur tente de porter un regard sur son continent sans passer de jugements trop durs sur le rôle des uns ou des autres. Migrations, décolonisation, tensions ethniques, démocraties fragiles. Ces événements sont la toile de fond d’une histoire d’abord humaine.

C’est un grand roman proposé par Gaël Faye, donc. Il accorde parfaitement violence du contexte avec tendresse portée aux personnages. Je me suis senti happé tout le long, et ai dévoré les quelques 200 pages. Une superbe ouverture sur un épisode de notre histoire commune que chacun devrait connaître un peu plus. Au-delà des articles ou des reportages au JT, profiter du témoignage direct de quelqu’un qui a l’a vécu dans son adolescence est un réel privilège.


Vous finirez seuls et vaincus
Car invincible est notre ardeur
Et si ardent notre présent,
Incandescent notre avenir
Grâce à la tendresse qui survit
A c’passé simple et composé.

« Seuls et Vaincus » – Christiane TaubiraMis en musique par Gaël Faye.

Partage cet article :

Laisser un commentaire