L’histoire du savoir, et de sa destruction

Burning the Books
par Richard Ovenden

Les bibliothèques et les archives d’une société ont pendant des millénaires été les garantes des connaissances des peuples. Depuis les tablettes d’argiles de la Mésopotamie jusqu’aux journaux quotidiens du XXème siècle, toute information écrite pouvait potentiellement être conservée dans ces temples du savoir. Or, qui dit « savoir » dit « pouvoir » : contrôler le savoir permet d’exercer un pouvoir important sur des populations. Et de réécrire l’histoire à sa sauce… Et donc, les collections de livres et d’archives les plus stratégiques ont toujours été les cibles de tentatives de destruction, et ont dû être protégées à travers les siècles.

Couverture du livre "Burning the Books" par Richard Ovenden
Couverture du livre « Burning the Books » par Richard Ovenden

Les bibliothécaires et archivistes, ces héros ordinaires…

Richard Ovenden narre dans « Burning the Books » maintes tentatives de destruction de livres depuis que le monde est monde. Depuis la fin de la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, jusqu’aux autodafés pratiqués par les nazis, les épisodes les plus connus sont passés en revue, en format court et facilement digestible. Peut-être moins connu, l’épisode de la destruction des archives et des livres catholiques par les réformistes lors du moyen-âge était nouveau pour moi. Mais fascinant à découvrir, dans ce livre court et vraiment informatif.

Lui-même libraire en chef de la bibliothèque de l’université d’Oxford, en Angleterre, Ovenden est forcément bien placé pour nous livrer les secrets de sa profession. Et il se fait un malin plaisir à en nous en présenter les héros ! Ainsi, pour chaque tentative de destruction d’une bibliothèque par un envahisseur, on peut trouver une opération de sauvetage mise en place pour y faire face. Au centre de ces efforts de conservation de la connaissance face à la barbarie, on trouve toujours le même archétype : des archivistes, des libraires, des intellectuels… Tous bien décidés à sauver les bouts de papier les plus insignifiants comme les tomes les plus précieux. Ovenden réussit à faire briller ces héros à mesure que l’on tourne les pages.

Brûler les livres n’est pas que de l’histoire ancienne

J’ai énormément appris lors de cette lecture. Les épisodes historiques relatés dans « Burning the Books » sont variés, et surtout invariablement similaires. En réponse aux tentatives répétées de contrôle du savoir, la profession de bibliothécaire, ou archiviste, a du s’armer depuis des temps immémoriaux. L’auteur expose ici de nombreuses techniques mises en place pour conserver nos connaissances dans les meilleures conditions possibles. Par exemple, au niveau du medium physique lui-même, on est passé du papyrus au parchemin, puis au papier, et enfin au dématérialisé. Ovenden aborde également des concepts comme la redondance de l’information, le multi-stockage, l’indexation et organisation des contenus, etc… C’est passionnant !

Hôtel de ville de Sarajevo, hébergeant les archives nationales, détruit par les flammes, 1992
Hôtel de ville de Sarajevo, hébergeant les archives nationales, détruit par les flammes, 1992. source

Aussi, contrairement à une idée préconçue que j’avais, il semble que nombre des exemples de tentatives de destruction des traces du passé sont concentrés dans une période très moderne. Depuis les efforts de destruction d’archives par l’état français lors de la guerre d’Algérie, à la tentative d’effacement du passé musulman de la Bosnie par la Serbie dans les années 1990, en passant par le combat pour la sauvegarde des archives de partis politiques d’oppression après leur chute (la Stasi en Allemagne de l’Est, ou le régime de Saddam Hussein)… Incroyablement récent, et toujours d’actualité. Croire que la barbarie n’est que l’apanage de sociétés anciennes serait une énorme erreur !


Le combat continue aujourd’hui

Après avoir passé en revue des siècles d’histoire, Ovenden finit son ouvrage sur les défis rencontrés par ses confrères au 21ème siècle. Ainsi, il estime que la connaissance et sa préservation sont aujourd’hui en grave danger. La situation serait bien pire que ce que la majorité des gens n’imaginent.

L’auteur analyse en effet les risques inhérents au web moderne à travers le prisme de la conservation de l’information pour les générations futures. Et c’est vrai que l’on peut légèrement flipper :

  • La majorité des sites web disparaissent après quelques années d’opération seulement.
  • Nombre d’attaques informatiques permettent à des acteurs malveillants de voler ou supprimer des informations. Sans avoir besoin d’envahir un pays voisin, bien évidemment.
  • Les publishers peuvent modifier leurs contenus en toute discrétion, ni vus ni connus, pour éviter un scandale.
  • Les informations publiées peuvent être dangereuses en elles-même (infox, etc…)

Autant de défis pour un archiviste inquiet de ce qu’est « la vérité », et soucieux que cette dernière soit préservée pour nos descendants. Et tout cela sans même parler de la quantité phénoménale de contenu qui est créé et publié chaque jour sur le web. Tout cela créé un challenge sans précédent pour l’archiviste en question.

La BNF dans quelques années, selon Ovenden
La BNF dans quelques années, selon Ovenden – image Google

Malheureusement, la solution proposée par l’auteur est carrément simpliste. C’est une solution ancienne, qui a été développée au fur et à mesure des siècles. Car selon Ovenden, il faut qu’une institution dédiée puisse centraliser tout ça, dans une bonne vieille salle d’archives. En gros, des serveurs en pagaille à la Bibliothèque Nationale Française!

Evidemment, il propose que ce soient les bibliothécaires qui soient les élus, et que l’on taxe les GAFAM pour financer l’effort d’archivage. Un brin utopiste, et irréaliste.

Archiver le web : un effort sisyphéen ?

Ovenden m’a semblé avoir une connaissance trop parcellaire de l’internet moderne. Premièrement, il n’aborde que le problème du web ouvert, pas celui des applications. Et même dans ce domaine, bien qu’il l’aborde en passant, Ovenden ne donne que peu de considération à la solution pourtant la plus adéquate qui existe actuellement pour archiver le web : l’Internet Archive. J’ai eu l’impression qu’il ne croit pas en cette initiative pour la simple raison qu’elle n’est pas menée par des bibliothécaires, au sens traditionnel du terme… C’est dommage.

Logo du site Internet Archive
Internet Archive

L’Internet Archive est une organisation à but non-lucratif qui a pour but, notamment, d’archiver le web. L’idée : prendre des « photos » des pages web à intervalles réguliers, plus ou moins fréquents en fonction de l’importance perçue des pages en question. Et les conserver sur des serveurs accessibles à tous. Cela ne résout pas tous les problèmes (notamment, il manque de nombreux sites, par manque de moyen). Mais à l’échelle du web moderne, le travail est remarquable.

Ensuite, Ovenden ne lâche pas un mot sur la tendance de beaucoup de plateformes à proposer des formats de contenus qui expirent dans le temps. Comme les stories ou autres fleets, qui disparaissent après 24h, une semaine, ou plus… La problématique de la conservation de l’information est différente aujourd’hui de ce qu’elle était il y a 25 ans. Et elle continuera d’évoluer avec le temps. Il ne s’agit donc peut-être pas de chercher à TOUT conserver. Mais peut-être de savoir QUOI conserver.

L’oubli des communs

Enfin, et c’est sans doute là le péché capital de l’auteur selon moi, il semble ne pas avoir compris pleinement le tournant que le web a désormais pris. Aujourd’hui, tout le monde créé le contenu, et tout le monde peut aider à le préserver. La principale encyclopédie sur le web est collaborative. Les réseaux sociaux jugent de la popularité d’un contenu pour le rendre visible. L’Open Source est au centre des conversations dans un nombre grandissant de domaines… Nous sommes dans l’ère de l’intelligence collective, et plus dans celle de l’intellectuel isolé. L’information est partout. Tout le monde la consomme et la produit.

Au final, je ne prétends pas connaître la solution parfaite pour faire en sorte que l’on puisse garder une trace historique des contenus web qui soit consultable par les générations futures. Mais je suis plus ou moins convaincu d’une chose : cela passera sans doute par une distribution des responsabilités, des initiatives et du stockage, plutôt que par une institution centrale confinée dans sa tour d’ivoire.

Dernière réflexion : comment puis-je assurer la conservation dans le futur du contenu de humeurweb.com ? Déjà, et c’est un bon point : je ne dépends pas d’une plateforme sociale, comme Facebook, ou Medium. J’ai d’ailleurs comme objectif de rapatrier sur ce blog mes posts sur Senscritique, ce sera déjà ça de fait.

Malgré tout, je dépends toujours du bon vouloir de WordPress. Et de mon hébergeur. Des intermédiaires techniques, mais surtout commerciaux, dont la pérennité n’est jamais assurée ad vitam. Petite angoisse existentielle, donc ! Mes idées seront-elles autant de bouteilles à la mer, jamais lues par quiconque après ma disparition ?

Quand on voit certains de mes articles, ne vaudrait-il pas mieux que ce soit le cas ? 🙂

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