Et toi, ton job, c’est du bullshit ?

Bullshit Jobs
par David Graeber

Qui n’a jamais un jour pensé : j’ai vraiment un boulot à la con ! Ou a au moins eu à effectuer certaines taches complètement débiles, ou rébarbatives, ou les deux à la fois. Dans de tels cas, on se demande forcément ce qu’on fait là, pourquoi on continue à faire ce job qui génère tant de frustration, d’énervement, voire de déprime… En général, on trouvera deux types de réponses : (1) « j’ai besoin de la thune », et (2) « la finalité du job est tout de même importante. »

Couverture du livre "Bullshit Jobs" de David Graeber

Imaginons un professeur de collège : se faire pourrir par les parents d’élèves, se taper des taches administratives kafkaïennes, les corrections de copies à n’en plus finir… Qu’est ce qui le fait tenir dans ce job ? On ne peut pas vraiment dire que la récompense ultime soit le salaire mirobolant accordé par l’Education Nationale. Non, on pensera plutôt à la satisfaction endogène de savoir qu’il aura eu un impact sur des jeunes en développement, à qui il aura pu communiquer le goût de la matière qu’il enseigne ! Bref, l’impact social découlant de son job sera une récompense suffisante qui permettra d’endurer même les taches les plus ingrates.

Que faire alors de toutes ces personnes qui ne tirent absolument aucune satisfaction similaire de leur boulot ? Tous ces employés de bureau qui travaillent passent leur journée à remplir des feuille de calculs, compléter des formulaires de mise en conformité, ou d’audits multiples, pour une entreprise à la mission en laquelle il ne croient absolument pas, et en sachant très bien qu’ils n’ont pas d’impact positif sur qui que ce soit ? Tous ces gens qui ont des Bullshit Jobs, ou boulots à la con ?

C’est de cette masse d’âmes perdues que traite le livre de David Graeber.

Qu’est-ce qu’un Bullshit Job ?

Graeber définit un bullshit job comme un emploi dont, de l’aveu même de la personne qui fait ce job, la disparition n’aurait aucun impact négatif sur la planète ou ses habitants ! Imaginez par exemple:

  • un middle manager dont la seule utilité est d’organiser le travail d’une équipe qui fonctionnerait aussi bien (voire mieux) sans lui.
  • une Vice Présidente Associée Chargée de Clientèle Stratégique, qui occupe une fonction totalement artificielle qui ne fait que rajouter un échelon dans une hiérarchie déjà trop peuplée…
  • un graphiste qui passe sa journée à retoucher des photos de mannequins, pour vendre un rêve inatteignable à des jeunes filles qui se morfondent de ne pas leur ressembler…

Bref, tous ces jobs sans valeur ajoutée réelle, et sans impact social positif. Et dont le nombre aurait explosé en même temps que la productivité horaire, selon l’auteur. par ailleurs, ces jobs sont pourtant bien mieux payé que d’autres pourtant essentiel pour le tissu social. On l’a bien vu lors de la crise sanitaire du covid, avec des personnels d’hôpitaux sous-payés et épuisés…

Graeber avait publié en 2013 un essai à ce sujet dans un magazine (disponible en anglais ici). Devant le succès de ce texte, qui avait fait sensation à l’époque, Graeber a passé des années à collecter les témoignages de personnes qui se déclaraient elles-même avoir des jobs à la con. Il se sert ensuite de ces exemples pour définir et catégoriser les bullshit jobs, et mettre en place une véritable théorie du bullshit.

Des exemples croustillants à foison

La première moitié du livre est rythmée d’exemples à n’en plus finir de jobs à la con. Et on doit reconnaître que bons nombre des situations exposées sont absolument ubuesques ! A se demander comment le monde en est arrivé là… Toujours est-il que Graeber identifie assez finement la violence psychologique qui accompagne ces emplois vides de sens. Et il tente une explication des raisons pour lesquelles les personnes qui ont ces boulots ne peuvent bien souvent pas s’en satisfaire.

Office Space, ou le paradis du Bullshit Job !
Office Space, ou le paradis du Bullshit Job !

Car pourtant, il semblerait de prime abord que ce soient des jobs de rêve : être payé pour ne rien faire, ou alors si peu que cela laisse du temps pour papoter avec les collègues, surfer sur les réseaux sociaux, ou lire des bouquins ! Mais Graeber se lance dans une analyse au long court pour montrer que ce n’est pas le cas. Se basant sur sa formation d’anthropologue, il explore en long et en large les notions de travail, de valeur et de morale.

Forces et faiblesses de l’analyse

Certains concepts sont vraiment intéressants. L’opposition entre LA valeur et LES valeurs (ou la valeur économique contre les valeurs sociales) est par exemple bien amenée. Le fait que l’économie découle de l’éthique, elle-même émanant de la théologie, expliquant pourquoi les humains tiennent pour quasi sacré le fait d’avoir un emploi est également passionnant. Les observations sur l’impact du puritanisme, et encore plus du méthodisme, sur notre rapport au travail sont enfin très pertinents.

Malheureusement, l’analyse économique est un peu moins bien sentie. La mise en relief d’une classe du « care » féminine (les infirmières, le travail domestique invisibilisé, etc…) distincte de la classe ouvrière (masculine) est pourtant habilement faite. Mais Graeber pousse assez loin en invoquant ensuite des concepts BDSM de « safe word » et de pouvoir vs. domination qui n’éclaircissent pas vraiment son propos, bien au contraire.

Surtout, Graeber tombe dans 2 biais problématiques. D’abord un biais géographique : quasiment tous ses exemples viennent d’Amérique du Nord. On a beau dire que le monde entier devient de plus en plus américain, il existe tout de même encore de nombreuses différences. Et le message perd souvent de sa force à cause de cet américano-centrisme. Deuxième biais : un manque de données flagrant et des déclarations à l’emporte pièces qui desservent l’argumentaire. Observant un phénomène peu reconnu, il est logique que Graeber n’ait que peu d’études sérieuses sur lesquelles s’appuyer. Mais il aurait pu éviter les déclarations radicales et grandiloquentes qui donnent une impression de manque de sérieux.

J’avais préféré les analyses de David Graeber dans sa magistrale histoire anthropologique de la dette. Mais son « Bullshit Jobs » reste intéressant, ne serait-ce que pour ses exemples de situations rocambolesques que l’on prend un plaisir malsain à lire. A lire pour se rendre compte que, finalement, il y a toujours pire que soi !

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