L’histoire de la dette, depuis Babylone jusqu’à Occupy Wall Street

Dette : 5000 ans d’histoire
par David Graeber

On a tous appris à l’école que les sociétés humaines pré-modernes ont invariablement utilisé le troc pour échanger des biens et des services, et ce depuis que l’agriculture a été inventée. Le système est bien connu : l’échange d’un bouc contre une peau de bête, d’un ananas contre un couteau, etc… Et ce système a ensuite évolué, partout dans le monde, vers une économie de marché dès que les métaux ont fait leur irruption, et avec eux la monnaie. Et sous-tendant ces échanges : le principe de la dette ! Si tu me donnes un objet, je te DOIS quelque chose de valeur équivalente en échange. Ce concept de dette essentielle à chaque échange est ancrée très profondément dans la psyché collective des peuples.

Couverture du livre "Dette : 5000 ans d'histoire"

Et si tout cela était en fait un mythe ?!

Dans son « Histoire de la dette », David Graeber prend le parti d’expliquer pourquoi cette notion du « troc remplacé par la monnaie » est fausse. Graeber, surtout connu pour sa participation au mouvement militant Occupy Wall Street en 2011 et pour l »invention du concept de « Bullshit job« , est avant tout un anthropologue connu pour son travail sur l’anthropologie économique. Et donc sur le concept de la dette au travers des âges. Il s’engage ainsi dans ce livre dans une exploration millénaire de nos systèmes économiques globaux pour montrer que la dette n’est pas forcément ce que l’on a tendance à accepter comme vrai depuis qu’Adam Smith a théorisé l’économie moderne.

Le projet est très ambitieux ! On alterne au fil de la lecture les analyses anthropologiques, historiques ou encore philosophiques, avec cependant un fil rouge tout le long : l’analyse des systèmes d’échange économique, et de la gestion de la dette par les sociétés observées. On aurait donc deux types de sociétés qui s’opposent dans la façon dont la dette est générée:

  • Les sociétés humaines, où la dette est principalement créée lors d’événements importants (mariages, décès, guerres, etc…). La dette est un procédé qui fonctionne de personne à personne, avec un modèle de confiance entre les différents individus pour les problématiques de la vie quotidienne.
  • Les sociétés de l’échange, où la dette est créée centralement par des empires militaro-industriels qui ont besoin de la dette pour favoriser leur expansion géographique. Où la dette est instaurée comme système économique qui permet de gérer une armée en campagne, en gros. Le tout ayant besoin de l’esclavage pour faire tourner la machine (notamment les mines de métaux précieux utilisés pour la monnaie qui incarne la dette, concept théorique, dans le monde physique).

Impressionnant travail de synthèse

L’analyse est profonde et extrêmement documentée (pas loin de 100 pages de notes + bibliographie tout de même…). Surtout, Graeber créé une structure remarquablement logique pour raconter l’histoire de ces systèmes économiques et culturels. Il définit des « âges » successifs, des cycles historiques, qui permettent de voir les grandes tendances de l’Histoire économique organisées sur une frise. Apparition et disparition des systèmes d’esclavage, des monnaies physiques, des systèmes de confiance de pair à pair… Le tout à travers toute l’Eurasie (Graeber donne de nombreux exemples provenant d’Europe, d’Inde et de Chine).

Au-delà de cette analyse structurée, on pourra découvrir de nombreuses anecdotes et histoires au fil des pages. Et un nombre incroyable d’observations que l’on se morfondra de ne pas avoir fait soi-même. L’essai est donc riche en information, et offre de nombreuses pistes de réflexion. Mais cela créé aussi certains écueils. Ce livre est extrêmement dense et touffu. Disons qu’il ne faut pas ouvrir le bouquin quand on n’est pas prêt pour une lecture active à 100%. Ce n’est pas horrible en soi, mais cela a certainement impacté le plaisir que j’ai pris lors de la lecture.

Reste tout de même une oeuvre majuscule, qui ravira toute personne passionnée d’histoire et d’économie. Surtout, lorsque Graeber utilise les concepts qu’il a développés dans les premiers 90% du livre pour analyser notre situation moderne (depuis 1971) dans les quelques dernières pages, la lecture des événements récents semble lumineuse. Et continue de l’être même pour des événements qui se déroulent après la publication originale. Bref, Graeber nous pond un tour de force avec son « Histoire de la dette » et on ne pourra que recommander cette lecture !

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